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Nos institutions louent leur présence numérique. Il est temps qu'elles la possèdent

Un site officiel qui disparaît n'est pas un incident technique. C'est le symptôme d'un rapport de location : nos institutions occupent un espace numérique qu'elles ne possèdent pas, et qu'elles perdent dès que cesse la relation avec celui qui le leur fournit.

Par Rédacteur en chef · Rédacteur en chef

· Mis à jour le · 4 min de lecture

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Portrait d'Angello Luvungu Muhiya, en veste bordeaux et col roulé noir, sur fond orange.
Angello Luvungu Muhiya, fondateur d'Eyla Booster.© Photo fournie

Cherchez le site d'une mission diplomatique congolaise à l'étranger. Vous trouverez parfois une page à jour. Souvent, une adresse qui ne répond plus, un domaine expiré, ou rien du tout. Ce n'est pas une singularité congolaise : la même recherche donne des résultats comparables pour beaucoup d'États du continent.

Je connais ce problème de l'intérieur, pour l'avoir subi. Une plateforme que j'exploitais moi-même est sortie hors ligne en juin dernier, du jour au lendemain, parce que j'avais cessé d'entretenir l'infrastructure sur laquelle elle reposait. Le code existait toujours, la base de données aussi, les utilisateurs également. Mais l'adresse ne répondait plus. J'ai découvert ce jour-là la différence entre posséder un service et le louer.

Ce que l'on perd quand on loue

Une institution qui confie sa présence numérique à un prestataire sans clause de propriété perd trois choses, dans cet ordre.

Elle perd d'abord son audience. Les visiteurs, les inscrits à une lettre d'information, les usagers qui avaient pris l'habitude de consulter une page ne sont pas transférables. Ils ne suivent pas l'institution : ils suivent une adresse.

Elle perd ensuite ses données. Les demandes déposées, les dossiers en cours, l'historique des échanges vivent dans une base qu'elle ne contrôle pas toujours et dont elle n'a pas nécessairement de copie. Quand la relation avec le prestataire s'interrompt, la question de savoir qui détient quoi se pose trop tard.

Elle perd enfin ses archives. Un communiqué publié il y a trois ans, un texte réglementaire, une décision : autant d'éléments qui font la mémoire administrative d'un État et qui s'effacent avec le serveur qui les portait. Les administrations conservent leurs papiers pendant des décennies. Elles laissent disparaître leurs pages en quelques mois.

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Le retard n'est pas technique, il est décisionnel

L'objection habituelle consiste à invoquer les moyens. Elle ne tient pas à l'examen.

Le Rwanda a construit son administration en ligne avec des ressources publiques comparables à celles de ses voisins, mais avec une décision politique tenue dans la durée et une équipe interne qui n'a pas été renouvelée à chaque changement de gouvernement.

L'Estonie, souvent citée, est un pays d'un million trois cent mille habitants qui a bâti l'une des administrations numériques les plus abouties d'Europe. Ce n'est ni sa richesse ni sa taille qui expliquent ce résultat : c'est d'avoir traité l'identité numérique et l'accès aux services comme une infrastructure d'État, au même titre qu'une route, et non comme un projet informatique confié à l'extérieur.

Dans les deux cas, ce qui manque ailleurs n'est pas le savoir-faire. Des développeurs compétents, le continent en forme chaque année. Ce qui manque, c'est une décision qui survive au fonctionnaire qui l'a prise.

Trois principes pour ceux qui décident

Posséder le code et les données. Tout contrat devrait prévoir, noir sur blanc, que le code source et l'intégralité des données appartiennent à l'institution, avec une copie remise à intervalle régulier dans un format lisible sans le prestataire. Un prestataire qui refuse cette clause vend une dépendance, pas un service.

Prévoir la continuité dès le premier jour. Un site n'est pas livré, il est entretenu. Le budget doit couvrir l'hébergement, les noms de domaine, les mises à jour de sécurité et une personne responsable, pour plusieurs années. Un projet financé pour sa seule construction est un projet qui disparaîtra.

Concevoir pour le téléphone et pour un réseau lent. L'usager type ne consulte pas un service public depuis un bureau à Bruxelles. Il le consulte depuis un téléphone, sur un réseau instable, avec un forfait qui se compte en mégaoctets. Une page lourde n'est pas seulement inconfortable : elle est inaccessible.

Bâtir sans héritage est un avantage

Il existe une raison d'être optimiste, et elle est déjà démontrée.

Le continent n'a pas attendu que le réseau bancaire classique se déploie pour inventer le paiement mobile. Là où l'Europe traîne encore des systèmes conçus pour le chèque et le virement, des dizaines de millions de personnes règlent leurs achats depuis un téléphone simple, sans compte en banque. Ce n'est pas un rattrapage : c'est une avance, née précisément de l'absence d'héritage à préserver.

La même logique vaut pour l'administration numérique. Ne pas avoir de vieux systèmes à maintenir permet de construire directement ce qui fonctionne aujourd'hui. Encore faut-il décider que cette présence nous appartienne.

Un État qui loue sa présence en ligne loue sa mémoire. Il est temps de l'acheter.

Angello Luvungu Muhiya est fondateur d'Eyla Booster, studio numérique établi à Trois-Rivières (Québec).

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