Opinion
ANALYSE
Deux épidémies déclarées le même jour : l'Ouganda a fermé la sienne, la RDC a perdu la trace de la sienne
Le 15 mai 2026, la RDC et l'Ouganda déclarent le même jour une épidémie d'Ebola de souche Bundibugyo. Le 28 juillet, l'Ouganda clôt la sienne avec 20 cas et 2 morts. Le même jour, la RDC dépasse les 1 500 décès. Le virus était le même, et le traitement inexistant des deux côtés.
Par Rédacteur en chef · Rédacteur en chef
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Le 15 mai 2026, deux gouvernements voisins déclarent le même jour une épidémie de maladie à virus Ebola. Même souche, Bundibugyo, contre laquelle il n'existe ni vaccin homologué ni traitement validé. Même virus, passé d'un pays à l'autre : le cas index ougandais est un Congolais de 59 ans, admis dans un hôpital privé de Kampala le 11 mai et mort le 14.
Soixante-quatorze jours plus tard, le 28 juillet, l'Ouganda déclare la fin de son épidémie : 20 cas confirmés, 18 guéris, 2 morts. Le même jour, la RDC franchit le seuil des 1 500 décès. Au 30 juillet, l'Organisation mondiale de la santé arrête son bilan congolais à 3 605 cas confirmés et 1 587 morts.
Mettre ces deux séries côte à côte n'est pas un exercice de classement entre deux États. C'est la seule façon d'isoler ce qui, dans une épidémie, relève du pathogène et ce qui relève de tout le reste.
Ce qui n'explique pas l'écart
Il faut d'abord écarter les explications faciles.
Ce n'est pas le virus. C'est la même souche, et l'Ouganda l'a reçue de la RDC : sur ses 20 cas, 15 étaient importés et 5 seulement acquis localement, tous auprès de cas importés.
Ce n'est pas le médicament. Contre Bundibugyo, l'OMS écrit dans chacun de ses bulletins qu'il n'existe ni vaccin homologué ni traitement spécifique. L'Ervebo, homologué contre la souche Zaïre, n'a pas montré de protection croisée suffisante : environ 40 % de distance génétique séparent les deux virus. Les deux pays ont donc soigné avec exactement les mêmes moyens, qui ne sont pas des moyens médicamenteux : détection précoce, isolement, soins de soutien, traçage des contacts, enterrements sécurisés.
Ce n'est pas non plus l'exposition des soignants. En Ouganda, 5 des 20 cas étaient des agents de santé, soit un quart du total. En RDC, l'OMS en recensait 151 infectés et 44 morts au 30 juillet, soit environ 4 % des cas. Proportionnellement, les soignants ougandais ont donc été davantage touchés que leurs collègues congolais. La première ligne a payé des deux côtés de la frontière. Ce qui a différé, c'est ce qui s'est passé ensuite.
Le vrai chiffre n'est pas celui qu'on cite
On lit souvent que la RDC suit 78 % de ses contacts pour un objectif de 95 %, et que l'écart tient là. Ce chiffre est réel, mais il est déjà daté, et il est trop favorable.
Au 30 juillet, l'OMS recense en RDC 17 863 contacts identifiés, dont 13 455 effectivement sous suivi actif : 75,3 %. L'indicateur ne stagne pas, il recule. Il était de 77,8 % le 25 juillet et de 78,3 % le 28.
Mais le chiffre qui compte vraiment est ailleurs, et il change la nature du problème. À la mi-juillet, le directeur général de l'OMS relevait que plus de 80 % des nouvelles infections en RDC étaient détectées en dehors des chaînes de contacts connues. Autrement dit, la liste des contacts a cessé de décrire l'épidémie. Ce n'est plus une question de pourcentage de suivi : c'est que huit malades sur dix apparaissent là où personne ne les attendait. L'International Rescue Committee estime pour sa part qu'environ 20 % seulement des contacts à retrouver le sont réellement.
En Ouganda, la situation était l'exacte inverse. L'OMS y recensait 831 contacts, dont 821 avaient achevé leur suivi de vingt et un jours au 14 juillet. Tous les cas étaient épidémiologiquement liés les uns aux autres. Aucune transmission communautaire n'a été détectée : les expositions étaient associées aux structures de soins et aux mouvements transfrontaliers. Le dernier cas confirmé ougandais date du 21 juin.
L'Ouganda savait où se trouvait son virus. La RDC ne le sait plus.
Reste à comprendre pourquoi. La réponse est géographique et sécuritaire. L'épidémie congolaise touche 49 zones de santé réparties sur cinq provinces, et l'Ituri en concentre à lui seul près de 88 % des cas. C'est un territoire en conflit. Un centre de traitement Ebola y a été attaqué à Bunia. À PK51, dans le territoire de Mambasa, plus de 40 des 50 structures de santé avaient cessé de fonctionner fin juillet. On ne suit pas un contact pendant trois semaines là où les centres de santé ferment et où les équipes ne circulent pas librement.
Une létalité quatre fois plus élevée
La seconde différence est plus dure encore. En Ouganda, 2 morts pour 20 cas, soit 10 %. En RDC, 44 % au 30 juillet.
Quatre fois plus, avec la même souche et sans traitement d'un côté comme de l'autre. Un tel écart ne se lit pas dans la biologie du virus. Il se lit dans le moment où le malade arrive, et d'abord dans le fait qu'il arrive.
À la mi-juillet, l'OMS estimait qu'environ deux tiers des décès congolais survenaient dans la communauté, chez des patients qui n'atteignent jamais une structure de soins. Une centaine de ces décès communautaires ont été comptabilisés en une seule semaine au seul PK51. Mort à domicile, sans prise en charge, souvent sans avoir été comptée comme malade, et suivie de funérailles qui sont elles-mêmes le principal vecteur de contamination connu de cette maladie : chaque décès communautaire est à la fois un échec de soin et le début probable d'une nouvelle chaîne.
Une létalité de 44 % ne mesure donc pas la virulence du virus. Elle mesure la distance entre les gens et un lit d'hôpital.
Cette distance a un coût qui n'apparaît dans aucun bilan Ebola. En Ituri, le Fonds des Nations unies pour la population attribue 109 décès maternels évitables à la désorganisation des services depuis le début de l'épidémie : personnel réaffecté à la riposte, chute des accouchements assistés. Ces femmes ne sont pas mortes d'Ebola. Elles sont mortes de ce qu'Ebola a fait au système qui devait les prendre en charge.
La clôture ougandaise mérite un astérisque
Il faut dire aussi ce qui ne va pas dans le succès ougandais, parce que la comparaison n'aurait pas de valeur si elle n'était vraie que d'un côté.
Le 17 juillet, l'OMS écrivait dans son bulletin d'alerte que le dernier cas confirmé ougandais était sorti du centre de traitement la veille, après deux tests négatifs, et que l'Ouganda entamait « donc » la période de quarante-deux jours de surveillance renforcée exigée avant toute déclaration de fin d'épidémie. Le directeur général de l'OMS l'a dit publiquement le même jour : le compte à rebours commençait. Il s'achevait fin août.
L'Ouganda a déclaré la fin le 28 juillet, soit douze jours après ce point de départ. Le Centre européen de prévention et de contrôle des maladies l'écrit sans détour : la fin a été déclarée douze jours après la sortie du dernier patient.
Kampala a compté autrement. Ses quarante-deux jours partent du 16 juin, sortie du dernier cas de transmission locale ougandaise. Le patient sorti le 16 juillet était un ressortissant congolais contaminé en RDC, que Kampala a écarté de son décompte au motif qu'il serait entré caché dans un camion, sans contact identifié sur le sol ougandais. Ce dernier détail ne repose que sur une source.
Le plus troublant n'est pas là. C'est que l'OMS elle-même a fini par employer les deux règles. Son bulletin du 1er août reprend la formulation ougandaise, « quarante-deux jours sans nouveau cas confirmé de transmission locale », qui contredit son propre bulletin du 17 juillet et la déclaration de son directeur général. Deux documents de la même institution, à quinze jours d'écart, n'appliquent pas le même critère à la même épidémie. Dans l'intervalle, l'OMS annonce surveiller la situation ougandaise jusqu'au 8 septembre.
Rien de tout cela n'annule le résultat ougandais : aucun cas confirmé n'y a été détecté depuis le 21 juin, et aucun depuis la déclaration. Mais la date du 28 juillet est une décision autant qu'un constat. L'Ouganda a d'ailleurs maintenu sa frontière avec la RDC fermée le jour même où il annonçait la fin de son épidémie.
Ce que l'écart coûte, et ce qu'il coûterait de le combler
Reste la question que les deux séries posent ensemble : de quoi manque la RDC, si ce n'est ni du virus ni du médicament ?
Elle manque d'abord d'argent. Le plan de riposte continental lancé le 5 juin par l'Africa CDC et l'OMS accuse un déficit de financement d'environ 400 millions de dollars. L'UNICEF estime qu'un quart seulement des fonds nécessaires sont disponibles.
Elle manque surtout de ce que l'argent d'urgence n'achète pas. Près de mille centres de santé ont fermé ces dernières années faute de financement, selon les données de terrain du Programme alimentaire mondial. Nous ne publions pas ici de taux d'accès à l'eau potable ou à l'assainissement : les pourcentages qui circulent à ce sujet n'ont pas pu être rattachés à un document primaire, et l'OMS s'en tient à un constat qualitatif, celui d'un accès insuffisant à l'eau potable dans les communautés riveraines des lacs de l'Est.
C'est là que la comparaison cesse d'être une leçon donnée à un pays et devient une observation sur la nature de l'aide. L'Ouganda n'a pas gagné parce qu'il était plus riche : il a gagné parce qu'il disposait d'un dispositif qui existait avant l'épidémie et qui a tenu pendant. Des laboratoires, des équipes villageoises, des volontaires de la Croix-Rouge, des survivants d'épidémies précédentes servant de messagers de confiance. Le directeur de l'Uganda Virus Research Institute attribue explicitement le succès à ces mécanismes communautaires, qui permettent l'alerte rapide, l'isolement et l'identification des contacts.
Ce dispositif ne se lève pas en soixante-quatorze jours, et aucun financement d'urgence ne le remplace. C'est pourquoi la question qui suivra la fin de l'épidémie congolaise, quelle que soit la date, sera la même qu'avant : ce qui aura été construit pour la riposte sera-t-il encore là pour la suivante.
Sources : Organisation mondiale de la santé, bulletins d'alerte n° 613 et n° 614 ; Institut national de santé publique de la RDC ; Centre européen de prévention et de contrôle des maladies ; ministère ougandais de la Santé ; Africa CDC ; UNICEF ; UNFPA ; Programme alimentaire mondial ; International Rescue Committee ; Uganda Virus Research Institute ; Radio Okapi ; Actualité.cd ; ONU Info. Chiffres arrêtés au 30 juillet 2026 pour la RDC et au 28 juillet 2026 pour l'Ouganda.
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